Entretien avec Pierre-Olivier SERVAUD-FRANGE, représentant de l’EDA Aliénor au concours de plaidoirie du mémorial de CAEN 2019

Souvenez-vous, le 26 janvier 2019 se tenait le concours de plaidoiries pour les droits de l’Homme du mémorial de CAEN. Elève-avocat, Pierre-Olivier SERVAUD-FRANGE représentait les couleurs de l’Ecole des Avocats Aliénor. Aujourd’hui, c’est avec sincérité que Pierre-Olivier SERVAUD nous livre son expérience, de la préparation de sa plaidoirie à sa prestation le jour J. Encore un grand bravo à Pierre-Olivier!


Question: Tu as choisi de dénoncer l’injustice vécue par Asia Bibi, cette femme pakistanaise chrétienne qui avait été condamnée à mort pour avoir bu de l’eau d’un puits, puis acquittée par la suite. Qu’est-ce qui a motivé ce choix de sujet ?

Réponse: J’ai choisi ce sujet parce je pensais qu’il permettrait de cumuler deux avantages apparemment opposés : d’une part évoquer une affaire qui se passe loin de chez nous, dans un pays aux normes sociales et juridiques assez différentes des nôtres pour créer une sorte de pittoresque morbide, et d’autre part, pour pouvoir parler de la France, en essayant d’expliquer comment ce qui peut arriver là-bas, en l’espèce au Pakistan, peut toujours revenir ici. Nous observons souvent les mœurs barbares de certaines contrées avec la condescendance amusée de celui qui pense que jamais le pays qu’il habite ne serait capable  d’une telle infamie. J’avais à cœur d’expliquer que c’est une illusion et que les rétrogrades ne perdent jamais espoir de se venger de leurs défaites passées.

Question: Qu’est-ce que t’a apporté le fait de participer au  concours du mémorial de Caen? Quel est ton meilleur souvenir du mémorial de Caen ?

Réponse: Ce n’est sans doute pas la réponse que l’on attend de moi mais le fait de participer à ce concours m’a surtout appris deux choses.

D’abord que contrairement à ce que j’aurais pensé il y a quelques années, je ne suis pas, hors du prétoire, à mon aise dans les prises de paroles qui interdisent strictement l’humour. C’est, à mon avis, un moyen sous-estimé de faire passer des idées fortes, et rien ne permet d’avoir un retour plus précis et immédiat sur le ressenti de la salle. Ce concours ne se prête évidemment pas à l’humour, puisqu’il traite de violations graves des droits de l’homme et qu’il prend place au sein d’un lieu de mémoire d’une période funeste de notre Histoire. Sans humour, on ne sait rien de ce que vit la salle. On jette notre texte hors de nous, et le sort en est jeté. Cette impression d’impuissance aveugle a été très difficile à vivre.

Ensuite, ça m’a appris à me connaître lorsqu’une prise de parole se passe mal, lorsqu’on se sent être en dessous de ce dont on est capable. On s’observe, comme de l’extérieur, inapte à changer le cours du discours. C’est très dur. Je sais maintenant ce que l’on ressent dans ces moments-là et j’espère être mieux armé à l’avenir pour me prémunir de ces accidents. Vous l’aurez compris, je n’ai pas de meilleur souvenir du mémorial, si ce n’est peut-être l’organisation, très bienveillante.

Question: Comment t’es-tu préparé pour le concours du mémorial de Caen (pour l’écriture de ta plaidoirie et l’expression) ?

Réponse: J’ai écrit mon texte seul. Il était bien trop long pour les critères du Mémorial. Je l’ai soumis à des personnes de confiance qui l’ont dégraissé, débarrassé de ses scories. A ce moment-là de la préparation, j’avais passé tellement de temps sur ce texte que je le connaissais par cœur malgré moi. Je me suis enregistré en train de le dire, ce qui m’a permis de savoir quelle émotion je devais essayer de susciter à quel moment. A cet effet, j’ai noté au fil du texte des sortes de didascalies qui allaient me permettre, le jour J, de ne pas me tromper d’émotion au dernier moment.

Question: Y-a-t-il des personnes (avocats ou autres) qui t’ont inspiré pour la préparation de ta plaidoirie?

Réponse: Je ne me suis pas inspiré d’avocats pour la préparation de ma plaidoirie. J’ai préféré, pour l’écrit, m’inspirer des auteurs que j’aime et, pour l’oral, j’ai d’une part cherché à avoir une parole très simple, en mettant des accents toniques sur les mots les plus importants pour guider l’écoute, comme on le fait plutôt en anglais. En la matière, mes modèles sont Alan Watts, Barack Obama et Steve Jobs. Et d’autre part, j’ai essayé d’avoir une parole honnête, lente, qui ne cherche pas à manipuler l’émotion de l’auditoire. Je pense, en France, à Claude Lévi-Strauss. Que l’éminence de ces idoles ne laisse pas croire que j’ai pour prétention de les atteindre. Si j’ai pu, ne serait-ce qu’une seconde, être digne d’eux, alors j’ai réussi.

Question: Te vois-tu comme un avocat engagé/militant ?

Réponse: Je me vois comme un avocat engagé mais pas dans un sens politique. Le pénaliste que je veux être est engagé de fait, puisqu’il va contre le courant général de la société. C’est un lieu commun un peu ridicule, jusqu’à ce qu’on fréquente les tribunaux d’un peu plus près et que l’on réalise que l’avocat pénaliste est souvent mal perçu, comme une nuisance nécessaire à la société démocratique mais néanmoins pénible à bien des égards. De ce fait, le fait d’être pénaliste engage, qu’on le veuille ou non.

Question: Quels conseils donnerais-tu aux futurs élèves-avocats qui hésitent à participer au concours d’éloquence des élèves avocats ? 

Réponse: Je fais partie de ceux qui pensent qu’on n’apprend pas tant à parler par la théorie que par la pratique. On procède par essai-erreur. On peaufine ce que l’on réussit, on écarte ce que l’on rate.

A ceux qui hésitent à participer au concours d’éloquence, j’aimerais dire que c’est une opportunité en or de vous faire entendre. L’on a peu l’occasion de prendre la parole en public hors des prétoires. Pendant quelques minutes, vous allez vous adonner à l’exercice le plus terrifiant qui soit : vous soumettre, volontairement, au regard de vos pairs, en espérant par vos talents vous attirer leurs suffrages. Il n’y a aucune bonne raison de s’infliger un tel calvaire. Pourtant, on y prend plaisir. L’espace d’un instant, on a l’oreille d’une foule. On peut la faire rire. Réfléchir, idéalement. C’est une expérience presque mystique.

L’oralité est l’aspect de la profession d’avocat qui me plaît le plus et je mesure à cet égard  la chance que j’ai de faire mon stage final chez Maître VALLIES, un modèle en la matière.

Remerciements à Pierre-Olivier SERVAUD-FRANGE.

Pour revoir en images les différentes plaidoiries et celle de Pierre-Olivier (à 1:02:12) rendez-vous sur https://www.youtube.com/watch?v=RnP6-erggDs&feature=youtu.be